Coup vécu
Croisé Claire : grosse déconvenue. Dans mon souvenir, elle était beaucoup plus belle et je l'aimais bien davantage ; je savourais chaque seconde. (Avec elle, les secondes duraient plus que des secondes. Chaque seconde était une première.) Et là, pfuitt, la magie s'était évaporée, le charme n'agissait plus. Par paresse, orgueil, crainte de souffrir, nous nous étions éloignés l'un de l'autre et nos sentiments se retrouvaient obsolètes, impossibles à ranimer. Je ne voyais plus qu'une rouquine hystérique aux seins flasques, aux vêtements vulgaires, au maquillage outrancier. Seul le papillon tatoué sur sa jambe me rappelait que c'était bien celle dont j'étais encore fou de désir il y a quelques semaines. J'ai pensé à ce qu'écrit Paul-Jean Toulet dans Mon amie Nane : "Car il savait aussi quel maladroit sacrilège c'est de reprendre une femme après un long intervalle ; et que le vin de Jurançon qu'on laisse, après en avoir bu, s'éventer dans la bouteille, n'est plus bientôt qu'une topaze insipide." C'est une des choses les plus cruellement exactes jamais écrites sur le désamour, cette flamme devenue tiède, ce grand cru madérisé. La fin de toute cristallisation est un sacrilège ; un péché mortel par omission. Quand on méprise quelqu'un qu'on a aimé, c'est soi-même qu'on injurie.
Frédéric Beigbeder, L'égoïste romantique
Frédéric Beigbeder, L'égoïste romantique
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